N38 | 2016

Varia

« Dessine-moi un MENA ! », ou l’impossible définition des « aires culturelles »

Jean-François Bayart

Les « aires culturelles » demeurent une fiction utile, pourvu que l’on en n’ait pas une définition culturaliste. La délimitation de la zone qualifiée de Moyen-Orient/Afrique du Nord (MENA), qui se superpose en partie à celle de la Méditerranée, est un cas d’école. Aucun critère objectif ne permet de caractériser l’une ou l’autre. La définition d’un ensemble régional doit partir non pas de facteurs statiques, mais de l’identification de dynamiques pertinentes du point de vue que privilégie l’opérateur, scientifique ou organisationnel, de la délimitation dudit ensemble. Deux approches se révèlent alors disponibles : celle de l’écologie historique, ou celle de la sociologie historique et comparée de la formation de l’Etat. De ce dernier point de vue, l’ensemble considéré procède d’un moment d’historicité identifiable : le passage, au xixe-xxe siècle, d’un monde d’empires à un système régional d’Etats-nations, que fondent la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté et sa mise en oeuvre par des politiques publiques de purification ethnique, plus ou moins violentes et systématiques. Une telle situation historique de « gouvernement dans la violence » (Jacobo Grajales) continue de dominer la région. L’espace historique considéré à travers le prisme d’un moment d’historicité particulier est un effet de composition de durées hétérogènes, plus ou moins longues, qui participent de champs sociaux, et donc d’espaces-temps, différents, d’ordres religieux, économique, culturel, « ethnique », politique, etc., s’articulant à d’autres espaces historiques, mitoyens ou éloignés. Le concept bergsonien de souvenir du présent permet alors de mieux comprendre la compénétration de ces durées sous-jacentes aux mémoires historiques traumatiques et conflictuelles qui le hantent et le façonnent.

Ce que les ruines racontent d’une insurrection

Vincent Bonnecase

Morales du vol et de la violence au Burkina Faso pendant les journées insurrectionnelles des 30 et 31 octobre 2014
Cet article revient sur les journées insurrectionnelles des 30 et 31 décembre 2014 qui ont précipité la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso, à travers les ruines matérielles qu’elles ont laissées dans l’espace urbain. Il vise à décrire précisément la violence de rue en lien avec son traitement politique et policier, à interroger les différentes morales dont cette violence est porteuse du point de vue des insurgés et à questionner ses mises en récit sélectives et rétrospectives, tant par ses protagonistes que par les autorités issues du renversement de régime. Cette déambulation parmi les ruines d’une insurrection invite à analyser les représentations populaires du pouvoir politique et économique sous le prisme de ce qui a été cassé ; elle engage également à explorer la pluralité des rationalités qui se révèlent dans la violence en situation insurrectionnelle ; elle amène enfin à réfléchir à l’usage des ruines et à la manière dont ces dernières peuvent s’insérer dans des politiques de la trace.

La monnaie face aux cloisonnements disciplinaires

Hadrien Saiag

Un plaidoyer pour une approche interdisciplinaire à partir des travaux sur le « trueque » argentin
Cet article plaide pour un dépassement des cloisonnements disciplinaires afin de rendre compte des dimensions politiques de la monnaie, à partir d’une revue de la littérature dédiée à un ensemble de monnaies locales en Argentine, connues sous le nom de trueque. Il souligne dans un premier temps l’influence considérable qu’exerce la conception de la monnaie comme « médium des échanges » sur la littérature sociologique et anthropologique, alors que celle-ci tend à dépouiller la monnaie de ses attributs politiques. Il présente ensuite les apports de l’approche interdisciplinaire proposée par un groupe d’économistes hétérodoxes, de sociologues et d’historiens qui conçoit la monnaie comme un rapport social susceptible de prendre des formes diverses dans l’espace et dans le temps. Enfin, il propose deux pistes afin d’approfondir ce travail interdisciplinaire, de manière à rendre compte du rôle de la monnaie dans l’enchevêtrement des processus à l’oeuvre dans la constitution de communautés politiques.

Charivaria

Paysages nocturnes de la ville et politiques de la nuit. Perspectives ouest-africaines

Thomas Fouquet

Dans les sciences sociales, et particulièrement dans le champ des études africaines, la nuit apparaît encore largement comme une frontière académique. Cela tranche nettement avec l’investissement (social, économique, politique) toujours croissant dont le temps nocturne fait l’objet dans les grandes métropoles à travers le monde. Ce texte, comme le dossier qu’il introduit, a vocation à revenir sur certains aspects propres à l’étude de la nuit urbaine, en s’appuyant principalement sur des exemples ouest-africains. En soulignant la nécessité de penser la nuit dans un rapport dialectique avec le temps diurne et à l’aune de la tension heuristique qui s’en dégage, ce sont quelques fragments des enjeux politiques de la nocturnité et du politique des loisirs urbains qui sont ici explorés. Incidemment, la notion de « nightscape » est envisagée de manière critique et mise à l’épreuve de terrains urbains ouest-africains.

Nuits, objets de peurs et de désirs à Maboneng (Johannesburg, Afrique du Sud)

Chrystel Oloukoï

Cet article analyse les représentations entourant la nuit à Maboneng, espace situé dans le quartier de Jeppestown (Johannesburg), à l’aune de certaines logiques de « déréalisation ». Ce concept, emprunté à la psychologie, désigne l’écart, voire la dissociation qui s’insinue entre l’expérience et la représentation. Les classes dominantes qui gentrifient Maboneng se caractérisent par un rapport paradoxal à la nuit où se mêlent peur et désir, de sorte que si les espaces nocturnes sont craints et évités, ils sont aussi et surtout convoités. A défaut d’être pratiqués en dehors de l’enceinte fermée du club, ils sont abordés à distance, et notamment à travers des récits, anecdotes personnelles et rumeurs qui leur donnent un caractère mythique. L’expérience concrète de la nuit se fait ainsi à l’aune de cette autre nuit narrative, renforçant la distance – liée à l’histoire urbaine de Johannesburg – entre classes dominantes et espaces nocturnes centraux.

Nuits américaines à Manille. Centres d’appels et nouveaux quartiers nocturnes

Jérôme Tadié

Cet article analyse les fonctionnements nocturnes de Manille, à partir de la translation d’activités d’externalisation des services aux entreprises (les centres d’appel en particulier) dans l’agglomération la nuit. Ces centres se sont développés à contretemps des rythmes quotidiens de l’agglomération, au service des Etats-Unis principalement. Ils brouillent ainsi les frontières diurne-nocturne. Cet article montre en quoi la nuit influe sur ces activités, mais aussi comment ce secteur remodèle la ville la nuit. Une première partie analyse les tentatives pour dissocier la nuit de l’activité économique qui s’y déroule ; avant d’étudier comment on a tenté de la domestiquer ; une troisième montre comment, malgré ces tentatives, la nuit reste influente non seulement sur les rythmes et conditions de travail mais aussi sur les représentations associées aux employés de nuit.

Les sens de la nuit. Enquête sur des sensorialités urbaines coloniales à Madagascar et au Mozambique

Didier Nativel

S’intéresser aux villes africaines de nuit, de la fin du XIXe aux années 1960, c’est observer l’extension progressive des frontières temporelles de la vie sociale. Par des lois et des équipements, les colonisateurs définissent de façon continue les contours d’un espace autorisé et des règles de conduite qui conditionnent la production de sociabilités et d’imaginaires nouveaux chez les citadins africains. Avec l’électrification progressive de quartiers centraux, de places publiques, de grandes artères, le rapport à la nuit change dans l’entre-deux-guerres. Objet d’une surveillance policière, qui redouble en période de contestation, la nuit n’est pourtant pas vécue de façon homogène comme l’envers passif du jour. Elle convoque autrement et diversement l’engagement sensible des acteurs. Dans ce temps de contraintes renforcées pour les colonisés se croisent, voire interagissent délinquants, militants, guérisseurs, musiciens, prostituées, indicateurs. La nuit n’est donc pas uniquement ce « silence qui appelle le sens », entre solitude, vulnérabilité et révélations. Les mondes sensoriels nocturnes, éminemment collectifs, se constituent d’abord autour d’ambiances spécifiques, fruits de transactions et de luttes. Espaces-temps éprouvés, enveloppants, éphémères mais fondés sur des régularités situées, les ambiances forment en effet des repères essentiels, le plus souvent ordinaires et non uniquement festifs, qui invitent à explorer les mues successives des villes africaines tout au long du XIXe siècle. Nous nous appuierons pour le montrer sur des exemples malgaches et mozambicains, à partir d’une approche d’histoire sociale, matérielle et phénoménologique des pratiques

Rencontres européennes - Paris, 5-6 février 2015

Genre et citoyenneté »
VIIIe Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques
5 & 6 février 2015
Voir le programme

Vendredi 6 février 2015
Ouverture par Peter Geschiere (Amsterdam)

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Jeunes Recherches

Inhabiting uncertain boundaries. Bodies and selves in the conjunctures of unwed motherhood in Morocco

Irene Capelli
Università degli Studi di Torino, Dottorato di ricerca in scienze psicologiche, antropologiche e dell'educazione. Indirizzo Scienze Antropologiche, XXV ciclo. Relatore: Prof. Roberto Beneduce. Anni accademici 2010-2013
Date de soutenance : 21/03/2014

Non Solo Pioggia. Dopo la tempesta: donne, Stato, governamentalità in Rwanda

Ilaria Buscaglia
Università degli studi di siena dipartimento di scienze sociali, politiche, cognitive, Scuola di dottorato “L’Interpretazione”. Sezione: Antropologia, Etnologia e Studi Culturali XXIV ciclo. Relatore: Prof. Armando Cutolo. Anno Accademico  2012/2013
Date de soutenance : 01/01/2014

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